Partager l'article ! COÎNCIDENCES ET NOCES D'ARGENT (5ème épisode) MORRISBURG -NEW YORK: ...
MORRISBURG- NEW YORK
Le 27 septembre au matin nous avons repris la navigation sur le fleuve et après avoir traversé l'écluse Iroquois puis passé sous le pont historique des Mille Iles (construit en 1940) nous nous
sommes arrêtés à BROCKVILLE. Peu de temps après l'accostage, nous avons pu voir passer un superbe trois mâts, à la coque jaune et noir. Il s'agissait d'une superbe frégate, véritable symbole
d'anciens navires de guerre, qui, sans voiles, descendait le St Laurent au moteur. Son nom : le "Rose"*. Ce bâtiment glissait lentement sur le fleuve par un temps gris et pluvieux. Nous l'avons
contemplé de sa figure de proue, un dragon, jusqu'à la poupe qui se caractérisait d'une structure en demi-lune et bordée de châssis à petites fenêtres. Dans sa coque aux flancs bombés, des
ouvertures ont été aménagées pour les canons que l'on pouvait distinguer également sur le pont supérieur.
Cette région est partagée par l'Etat de New York (USA) et l'Ontario (Canada). Ce lieu fut un important point stratégique pour les tribus indiennes, les anglais et les français puis les britanniques et les américains lors de la guerre de 1812-14.Cela s'explique par le côté frontalier mais également par la voie maritime. Parmi les légendes indiennes, loin dans le passé, bien avant que les Européens ne découvrent le Saint-Laurent, les pétales de fleurs célestes se mirent à tomber sur le sol et sur le fleuve majestueux. Ils créèrent les Mille îles, que les Autochtones appelèrent "Manitouana, le "Jardin du Grand Esprit. Les Mille Iles c'est le lieu de naissance du "Saint-Laurent" à partir du lac Ontario mais c'est également pour une partie d'entre elles, le plus petit des parc nationaux du Canada, celui des Iles-du-Saint-Laurent. Les îles sont couvertes de forêts qui peuvent être de conifères typiques du nord ou de feuillus caractéristiques du sud. Ceci est du au microclimat qui fournit un temps chaud et sec sur les versants du sud-ouest et un temps frais et humide sur les versants du nord-est, ombragés et protégés.
Nous étions dans la région des Mille Iles. Les emblèmes du parc des Mille Iles
sont les pins des corbeaux
L'élaphe noire, un serpent qui n'est pas venimeux, représente l'habitant le plus précieux du parc: il est le plus grand du Canada et peut mesurer jusqu'à 2,40 mètres de long.
*J'ai appris en me documentant que le H.M.S. Rose* était une frégate de 32 canons qui avait pris part à la bataille de l'Hudson pendant la guerre d'indépendance des Etats Unis en 1776.
(3 ans1/2 plus tard, en juillet 1995 nous avons revu le H.M.S. Rose à Saint-Pierre au cours d'une tournée de grands
voiliers dans les provinces atlantiques. )
Le lendemain nous avons fait du slalom entre les îles pour atteindre Alexandria Bay, le côté américain des
Mille Iles. Et puisque nous entrions aux États Unis nous avons dû accomplir les formalités douanière au poste des douanes qui se trouvait sur l'Ile Heart. Nous
avons ainsi découvert que le bureau se trouvait dans un monument historique; un petit Château qui se situait à la pointe nord de l'île. Lorsque nous avons quitté le quai des douanes, nous avons
longé l'île pour rejoindre la marina "Bonnie Castle Resort" et nous avons pu remarquer qu'il existait, au centre de l'île, un plus grand et superbe Château . En fait le
poste des douanes occupait l'accès à l'île qui était fortifiée par un fortin de pierres avec trois tours et un donjon au coin nord-ouest. Ce château, à la façon des contes de fées, semblait
surgir des eaux du fleuve avec ses multiples tourelles coiffées de tuiles rouges. Nous avons appris à la marina, que l'île de coeur (Heart Island) faisait référence à une histoire d'amour vécue.
Celle de Mr. Boldt, un millionnaire, propriétaire de "Waldorf Astoria" à New York, qui a construit ce monument pour sa femme bien aimée. Les travaux étaient en voie d'achèvement ( 11
constructions dont un Château de 120 chambres) lorsqu'en 1904 celle-ci meurt. Mr. Boldt ne retournera jamais plus sur l'île. Aujourd'hui, l'île et ses châteaux, qui sont ornés d'une centaine de
coeurs gravés dans la pierre, représentent le tribut d'une tragique histoire d'amour.
Le 29 septembre nous nous rendons à Clayton à la marina municipale.
Là j'ai pu me procurer la carte marine du lac Ontario et le lendemain nous avons traversé le lac jusqu'à Oswego et nous nous sommes
installés à la marina. Au cours de la navigation sur le lac, à proximité de GALLOO Island, mes instruments (GPS et radar) se sont décalés et m'ont fourni des informations
bizarres. Comme j'avais un temps clair et une mer peu agitée j'ai laissé faire et tout est revenu dans l'ordre au bout d'environ une minute. J'en ai déduit qu'il devait s'agir d'un phénomène
magnétique mais je n'en ai jamais eu l'explication. En tout cas cela n'avait pas compromis notre traversée. OSWEGO, nous y sommes restés 3 jours et nous avons trouvé l'occasion
de visiter, la petite ville et le fort Ontario. Nous avons vécu aussi un moment inoubliable grâce à la pêche au saumon. En effet il s'agit de la plus grande manifestation de
l'année au début du mois d'octobre. Des centaines de pêcheurs viennent de toutes les régions américaines et canadiennes pêcher ces salmonidés : le Chinook et le saumon Coho qui ont une vie
courte mais peuvent, entre 3 et 5 ans, atteindre une longueur de 70 à 80 cm et peser entre 10 et 15 kgs parfois même 20 kgs. Venant du lac, ils montent en bancs la rivière Oswégo. La pêche ne
dure qu'un week end mais quelle animation ! Les pêcheurs sont tassés le long des berges de la rivière, sur environ 500 mètres. Une partie de la berge, celle située côté route, est aménagée en une
allée de béton d'environ 200 mètres de long et de 3m de large, renforcée d'un garde-corps sur toute sa longueur. D'autres pêcheurs, équipés d'une salopette étanche sont rassemblés au pied d'une
chute et pêche la moitié du corps dans l'eau. Nous avons fait les observateurs l'après-midi du samedi car je me voyais mal pêcher dans ces conditions c'est-à-dire les uns sur les autres. Pourtant
il y en avait du saumon; il sautait partout dans cette petite portion de rivière large d'une quinzaine de mètres. Il était tellement traqué à la cuillère qu'il faisait des bonds extraordinaires
hors de l'eau. C'était un spectacle hallucinant autant par l'agitation sur l'eau que par l'engouement aux bords des rives. Nous avons même remarqué une altercation entre deux pêcheurs; celle-ci
fut rapidement contrôlée par un surveillant des lieux. En fait la pêche au saumon qui demande une certaine dextérité à cause de la nervosité du poisson mais aussi de sa taille, oblige parfois le
pêcheur à se déplacer tout en lâchant un peu de ligne pour éviter qu'elle casse. Et c'est cette situation qui a produit la bagarre puisqu'un des pêcheurs au bord de la berge n'a pas voulu bouger,
forçant celui qui tentait de maîtriser sa prise, à le bousculer. Alors qu'il était arrivé à passer, le saumon qui sautait nerveusement hors de l'eau a fini par briser la ligne occasionnant la
révolte du pêcheur. Malgré ce léger incident, tout le monde semblait prendre bien du plaisir à pêcher. Nous avons pu photographier de beaux spécimens de ce saumon appelé également, lorsqu'il est
adulte, "le King".
Plus tard nous
avons abordé l'histoire en allant visiter le "Fort Ontario". Nous avons découvert qu'il avait été pris en 1757 par le Général Montcalm, commandant les troupes de Nouvelle France suite au conflit
avec les anglais. Le général marquis de Montcalm de Saint-Véran périt à Québec au cours des combats des plaines d'Abraham le 13 septembre 1759. Ce fort est classé monument historique et a été
constitué en musée, offrant aux touristes qui le visitent à l'intérieur, la possibilité de retrouver l'agencement des lieux et les conditions de vie des soldats de l'époque dans cette caserne
fortifiée. Durant ce séjour à Oswégo nous avons eu deux jours de mauvais temps avec vent et pluie et pour couronner le tout, un après-midi, un nuage de petites mouches noires (des éphémères) a
envahi le bateau. Nous avons fermé la porte à temps pour qu'elles ne pénètrent pas à l'intérieur. Quelques minutes plus tard le pont du Wickie était noir d'insectes morts. Il a
fallu arroser le bateau pour le nettoyer. A bord, nous nous sentions bien malgré qu'il manquait un vrai chauffage surtout lors des soirées fraîches. Nous utilisions celui à alcool, acheté à
Québec mais il n'était pas assez puissant et créait une énorme condensation. Installer un chauffage plus performant nous aurait coûté trop cher. Nous espérions tout simplement connaître un
automne clément. Le 4 octobre par un temps nuageux et des vents de Sud-ouest de 20 nds nous avons quitté la marina "Wright's landing Park" pour entamer la voie des canaux de
l'Etat de New York en passant par la première écluse (écluse n°8) à partir d'Oswégo. Contrairement aux autres écluses qui opèrent avec des pompes électriques, celle-ci fonctionne
par gravité. C'est la première écluse de ce genre construite aux États Unis et la plus grande dans le monde. Nous rentrions donc sur le canal Oswego qui couvre une distance de 28
miles et qui nous fera prendre de l'altitude sachant que le lac Ontario est déjà à 245 pieds du niveau de la mer.
Le temps s'étant transformé en violentes averses de pluie dans l'après-midi, nous avons décidé de nous arrêter à Phoenix, après le passage de l'écluse n°1. Nous avions parcouru 23,8 miles et franchi 7 écluses. Après tant d'entraînement, l'éclusage devenait une opération banale. Anne-Marie avait acquis la technique et nos manœuvres s'effectuaient alors allégrement. Nous nous sommes amarrés à un petit quai municipal gratuit où se trouve un vieux phare devenu le musée maritime de Phoenix. Nous l'avons visité et le couple sexagénaire qui nous accueillait nous a offert un bon café. Nous avons signé le livre des visiteurs. Le lendemain 9 heures nous avons quitté Phoenix et après le passage de l'écluse n°23 nous avons traversé le lac Oneida sur sa longueur (environ 10 miles) pour atteindre Sylvan Beach sous des averses de pluie et grêle mêlées. Le vent qui s'était intensifié soulevait de belles lames dans le lac. Nous avons passé la nuit amarré à un quai public.
La navigation sur le canal a été agréable, relaxante malgré les passages d'écluses et de ponts (12). Nous nous y sentions "rois" puisqu'à ce moment de l'année il n'y avait pas de trafic. Il nous semblait, d'ailleurs, que le canal nous appartenait.
Naviguant à petite vitesse (elle est limitée à 10 nds), nous avons pris le temps d'observer les fabuleux paysages
multicolores qui s'offraient à nos yeux. Par moments, à tribord, mêlée à une nature moins généreuse, se présentait l'autoroute d'où provenait le ronronnement des voitures et des camions. Mais à
bâbord et presque tout le long de notre route, la forêt, plantée sur des collines défilant comme une houle, nous inondait de couleurs magnifiques. Le jaune, le rouge rouille, le rouge orangé et
le pourpre, entourés de verdoyants conifères, jaillissaient à partir de l'eau grisâtre du canal pour rejoindre l'azur du ciel à l'horizon. Nous nous demandions quels pouvaient être ces arbres qui
formaient ce patchwork. En cherchant dans notre documentation, nous avons découvert qu'il pouvait s'agir d'un mélange de chênes des marais, d'érables américains, de sumacs de Virginie, de frênes
blancs d'amérique, de saules, de peupliers américains, de sorbiers le tout mêlé aux pins, sapins, genévriers, thuyas etc. Quelle belle végétation! C'était éblouissant.
Nous n'avions pas à subir les cont
raintes de balisage. Nous étions dans le lit de la vallée. Cela ne pouvait être que reposant...
En guise de faune, canards et oies sauvages se partageaient la zone avec quelques mouettes. Sur l'eau, un bel ondatra nous a obligés à ralentir alors qu'il traversait le canal. Nous étions
maintenant à l'entrée du canal Erié.
Ce canal qui a été à l'origine de la construction des canaux de l'état de New York. Ces canaux ont d'abord été le rêve du gouverneur Dewitt Clinton qui disait ceci " les canaux seront un
lien d'union entre l'atlantique et les états de l'ouest. Cela doit être un organe de communication, entre la Hudson, le Mississipi, le St-Laurent et les grands Lacs du nord et de l'ouest ainsi
que leurs fleuves tributaires, qui créera le plus grand commerce intérieur jamais connu". Ce rêve de Clinton concernant le canal Erié paraissait être, aux yeux de la population, de
l'imaginaire.
Ainsi ce canal qui semblait trop petit mais qui fut le grand canal des ancêtres - ce canal qui pendant plusieurs
années fut le modèle de construction à l'échelle mondiale - ce canal qui offrit un développement non seulement pour l'état de New York mais pour le pays tout entier durant la première moitié du
19ème siècle - ce canal enfin était devenu la fierté des américains puisqu'il a conduit également à la construction d'autres canaux. Le rêve de Dewitt Clinton était alors devenu réalité. Georges
Washington, arpenteur et ingénieur avant de devenir un soldat et un homme d'état a été reconnu par tous les écrivains de l'époque comme le père des canaux américains puisque c'est lui qui a
instruit le projet avant la révolution. A la fin de la guerre mais quelques temps avant la paix, il a lancé les travaux d'études à partir de son quartier général à Newburgh. Ainsi les
améliorations des premières voies navigables à New York furent entreprises par une compagnie privée affrétée en 1791. Le projet d'extension mit de nombreuses années avant de devenir crédible, en
raison de l'ampleur des travaux et des coûts. Très longtemps ce projet se traitait à la dérision comme " la folie de Clinton" en anglais "Clinton's Folly". Cependant en 1817, la poursuite des
travaux sur les canaux devenait réalité. Après huit ans d'un gigantesque travail humain et d'ingéniosités techniques, le 26 octobre 1825, la voie navigable appelé "canal Erié" s'ouvrait. Elle
avait une profondeur de 1,20m et 12 m de large. Pour débuter les barges ne devaient transporter que 30 tonnes de fret. La première flotte à naviguer sur le canal était conduite par le bateau
amiral le "Seneca Chief" transportant le Gouverneur Clinton, le Lieutenant-gouverneur et une compagnie de personnalités. Ce 26 octobre le convoi est parti de Buffalo pour rejoindre Albany et
descendre la Hudson jusqu'à New York. Sur le canal c'était la fête et le grand salut s'est effectué à coups de canons tirés des batteries installées tout le long du canal et sur la Hudson sur une
distance de 500 miles; ceci pour annoncer la réalisation de la plus prodigieuse entreprise de ce temps. Le "Seneca Chief" transportait 2 fûts remplis d'eau du lac Erié que le gouverneur Clinton
vida dans l'océan à New York au cours d'une cérémonie officielle qui célébrait le "mariage des eaux" entre les grands lacs et l'océan atlantique. Quelques renseignements intéressants sur cette
réalisation : le canal d'origine a commencé en 1817 et fut terminé en 1825 - agrandissement de la profondeur à 2,10m en 1862 - abolition de péage en 1882 - le premier service de "Barge canal" a
commencé en 1905. Le "Barge canal" a été ouvert au trafic le 15 mai 1918. - Le "Barge canal" consiste en 1°- Erié ( à travers l'état de Troy sur le fleuve Hudson jusqu'à Tonawanda, sur la rivière
Niagara) -2°- Champlain (nord de Troy jusqu'au lac Champlain) -3°- Oswego (Trois-Rivières Point, près de Syracuse jusqu'au lac Ontario)-4°- Cayuga and Seneca ( branches reliant les lacs Cayuga et
Seneca avec Erié).
A partir de maintenant, sur le canal Erié, alors que jusque là nous descendions vers le sud, nous nous orienterons plus vers l'est pour rejoindre le fleuve Hudson et le canal sera matérialisé par
un balisage. La documentation que nous possédions sur les canaux nous donnait de nombreuses et intéressantes informations concernant le règlement. On y retrouvait également les procédures
d'éclusages et des instructions visant la protection de l'environnement. En outre étaient mentionnés les différents points d'intérêt touristique associés aux lieux d'arrêts qui pouvaient être
aussi bien des quais publics que des marinas. D'ailleurs ici à Sylvan Beach, nous étions à un quai public situé tout près d'une plage, d'un parc d'attraction pour enfants avec
toutes les commodités touristiques (hôtels, restaurants). L'endroit doit être bien agréable en été. Étant en morte saison les lieux semblaient actuellement en hibernation. Comme d'habitude nous
avions pris le temps de nous promener un peu et de faire quelques provisions. J'ai tenté de jeter la ligne à l'eau pour pêcher mais les poissons n'étaient pas au rendez-vous. Le poisson qui
peuple en abondance le lac est le "Walleye", un poisson importé m'a-t-on dit et qui s'était fort bien adapté. Le lendemain 6 octobre nous avons quitté Sylvan Beach par un temps
un peu frais mais bien ensoleillé. La température a atteint 18° dans la journée. Nous avons abordé le canal Erié dans toute sa splendeur puisque le beau temps enjolivait le couloir que nous
empruntions, bordé d'arbres multicolores. Nous avons passé les écluses n° 22 et 21 et nous nous sommes arrêtés au quai municipal de Rome après un trajet de 17 miles.Nous avions
atteint la plus haute altitude des canaux c'est-à-dire 420,4 pieds. Sur le quai, nous avons rencontré un vieil homme qui flânait, le cigare à la bouche. Il nous a indiqué le chemin pour nous
rendre en ville où nous voulions faire des provisions.
Au retour nous avons été invités par un couple ontarien à bord de leur bateau. Nous avons échangé des informations sur les
escales effectuées lors de nos voyages respectifs. A l'aide de cartes, Don, le propriétaire du bateau nous a indiqués des lieux de mouillage sur la Hudson et dans le port de New York. Lorsque
nous avons quitté ces sympathiques voisins nous avons décidé d'appeler Saint-Pierre; et là nous avons créé la surprise en annonçant le nom du lieu où nous nous trouvions. A un tel point que les
gendres firent de l'humour avec Rome; le premier, le Saint-pierrais nous a dit qu'il ne savait pas que nous avions traversé l'atlantique en si peu de temps, l'autre, le Miquelonnais nous a
répondu : " Ah bon! Et moi je suis le pape !...Cela a fait l'objet d'éclats de rires au téléphone. Mais effectivement comme eux, nous ne savions pas que la ville de Rome existait
aux États Unis. Et nous avons trouvé plus loin les villes d'Amsterdam, de Hoffmann, d'Albany (la capitale de l'Etat de New
York), de Troyes etc. Ces noms européens qui viennent des fortes immigrations des XVIIème et XVIIIème siècles : dans un premier temps les colons furent anglais, écossais,
irlandais poussés par des motifs religieux (certains, puritains, mécontents de la politique des Stuarts les autres catholiques et anglicans persécutés par Cromwell, quakers...) et dans un
deuxième temps ils furent allemands, hollandais et scandinaves. Ces mouvements ont été si importants qu'au moment de la guerre d'indépendance il n'y avait plus que 20% d'anglais. Le lendemain, en
début de matinée, nous sommes allés visiter le Fort Stanwix, un fort construit tout en bois. D'énormes troncs d'arbres écorcés, assemblés hermétiquement et fixés à la verticale
autour du fort, constituaient la fortification. Entre tous ces troncs, d'autres d'un plus faible diamètre se dressaient à l'horizontal sur deux rangées, leurs extrémités taillées comme un crayon
de papier; c'était la première garde contre les assaillants. Encore une fois nous avons découvert un de ces monuments de guerre qui, quant à lui, ressemblait beaucoup à tous ceux que nous voyions
dans les films "Westerns".
Vers midi
nous avons quitté le quai pour entamer la descente jusque la rivière Hudson. Pendant six heures nous nous sommes laissés glisser sur le canal, toujours devant des paysages
merveilleux et sous une température estivale (25° en milieu d'après-midi). Le Wickie qui n'était bousculé, ni par les vagues, ni par la vitesse, a passé, à l'aise, sous 19 ponts
d'une hauteur d'environ 6 mètres. Little Falls, quel beau village ! Encaissé dans un vallon flamboyant, il est au cœur de la vallée Mohawk. Devant ce spectacle
de feuilles d'automne, deux usines à papier abandonnées, tachent le paysage. Par contre les maisons d'habitations paraissaient bien entretenues. Au quai, nous avons trouvé de la compagnie : deux
castors qui avaient élu domicile dans le canal et qui assouvissaient leur curiosité en venant rôder près du bateau. Plus loin cinq cygnes, posés sur l'eau près d'un petit quai de la rive opposée,
se becquetaient et paraissaient être en pleine discussion. A la tombée de la nuit, ce fut le tour des chauve-souris qui, à la poursuite d'insectes, ont survolé le zodiac fixé à l'arrière du
bateau. Leurs écholocations qui ont un peu effrayé Anne-Marie, nous ont permis de les repérer mais leur passage fut assez furtif. A notre arrivée nous avions fait notre petit tour de ville pour
visiter ce bourg d'environ 500 habitants. Le rail de chemin de fer passait en bordure du canal, sur la rive opposée et c'était avec de stridents coups de sifflet que le train annonçait son
passage. S'agissant de trains de marchandises, ils portaient de nombreux conteneurs dont certains avaient les marques d'une compagnie que nous avions remarquée à Saint-Pierre sur le quai du
porte-conteneurs. Notre pensée s'envolait tout de suite chez nous et on enchaînait par la conversation et la musique. Dans ces cas là nous mettions le CD de "Belle Rivière"* ou
la cassette de Trionyx avec Gano**. Le lendemain, vendredi 8 octobre à 9 heures, nous quittions le petit coin de paradis pour la poursuite de la "conquête de
l'Est". Nous avons passé 9 écluses (les n° 17-16-15-14-13-12-11-10-11) et 12 ponts. Pour la première fois depuis que nous étions sur les canaux nous avons partagé l'éclusage au n° 13 avec 3
autres bateaux dont un superbe yacht qui remontait vers le lac Erié.
Sur conseil du couple que nous avions rencontré à Rome nous nous sommes rendus à l'écluse 10 pour nous ravitailler en fuel. Mais c'était une erreur. Il fallait remonter à l'écluse 11. Le
sympathique éclusier de service n'a pas hésité à refaire un éclusage pour nous permettre de rejoindre le poste de ravitaillement en fuel. Il m'a également fait visiter le centre d'opération
pendant l'éclusage. Ici les installations sont entièrement électriques (ouverture des portes et station de pompage) alors que d'autres, comme celles d'Oswego, fonctionnent par
gravité pour le sassement. Nous avons regagné le lieu recherché et nous nous sommes installés à un quai municipal gratuit. Nous nous trouvions à une trentaine de minutes du centre ville
d'Amsterdam. La partie du canal où nous étions avait été redéfinie en 1841 par rapport à la rivière Mohawk. Amsterdam qui se partage autant sur
cette rivière que sur le canal Erié possède le plus important musée traitant de l'histoire de ce canal. Nous avons visité un peu mais nous avons surtout profité de faire la grande toilette du
bateau. Anne-Marie s'est chargée de l'intérieur et moi de l'extérieur (lavage, peinture).
Cela nous a pris une bonne partie du week-end mais nous étions fiers de notre travail. Le samedi soir nous sommes allés à la messe à l'église repérée la veille, l'église Ste-Mary. Catholiques pratiquants, chaque fin de semaine nous recherchions une église là où nous nous arrêtions. Cependant on ne la trouvait que rarement . Par contre les églises des autres confessions (baptistes, anglicanes, luthériennes etc.) étaient plus présentes.
Le lundi matin il faisait froid -3°. Notre zodiac rouge avait blanchi étant recouvert d'une mince pellicule de glace. Cela
m'a fait frémir un peu plus car la température à l'intérieur du bateau était déjà très basse. Mais heureusement le temps s'est réchauffé dans la journée. Nous avons lâché les amarres à 11 heures.
Il restait encore 15 ponts et 11 écluses à passer avant d'atteindre le fleuve Hudson à savoir les écluse n° 10-9-8-7- portes 1 et 2. - écluses n° 6-5-4-3 et 2. Nous l'avons fait dans la journée.
A 18H05 nous rentrions dans l'écluse fédérale de TROYES, la dernière du circuit. A 18H30 nous étions heureux d'atteindre la marina car la fatigue se faisait sentir. C'est à ce
stade que nous devenions vulnérables et un rien nous rendait agressif. Le passage qui avait été le plus éprouvant dans cette journée se situait après les portes « 1 et 2 » appelées
"Guard gates"ou « the flight ». Les cinq écluses qui suivaient, à faible distance les unes des autres, devaient être franchies d'une seule traite. Ce
passage s'appelle "The Flight of Five" (Le vol des cinq) et constitue la plus grande série d'éclusage sans arrêt avec une élévation totale de 169 pieds soit 56m .
A la marina de Troyes nous étions bien installés au quai n° 13. Nous avons profité, après le repas,
d'utiliser la buanderie pour laver du linge. Pendant ce temps et alors que les machines brassaient le linge, nous avons appelé les enfants et Jean-Jacques. Ensuite je suis allé au service
commercial où j'ai pu me procurer la carte détaillée du port de New York ainsi que les informations concernant les zones de mouillage du fleuve. Le lendemain à 13H15 nous nous sommes remis en
route. Nous avons passé Albany et poursuivi notre chemin jusqu'à la zone de mouillage de Stuyvesant délimitée par un balisage spécifique (petites bouées jaunes).
Nous y avons jeté l'ancre. Le temps était pluvieux et la température oscillait entre 7° et 12°. La nuit, excluant les deux bruyants passages de trains de marchandises, a été bonne. Bien reposés,
c'est à 7H30 que nous avons levé l'ancre. La circulation a été un peu plus dense sur le fleuve (cargos et pousseurs de barges) et le vent assez fort. Le balisage présentait un caractère assez
particulier avec les quelques pittoresques phares construits sur des îlots.
Le temps nuageux nous avait tout de même agrémenté de quelques passages ensoleillés. En cours de journée nous avons fait un arrêt à Newburgh pour prendre du fuel et vers 16 heures30 nous voulions jeter l'ancre. Nous nous trouvions à Bannerman's Island, une zone d'ancrage répertoriée. Malmenés par le courant et le vent nous n'avons pas pu nous maintenir sur zone malgré nos trois tentatives dont l'une avec les deux ancres. Ainsi nous avons recherché une marina accessible mais toutes celles se trouvant dans les environs étaient privées. La nuit était tombée depuis près de 3/4 d'heure lorsqu'à Garrison nous avons aperçu une place libre au quai d'une marina. Nous nous y sommes dirigés et un des propriétaires de bateaux qui se trouvait là, nous a autorisés à y stationner pour la nuit. Il était 18H45 et nous étions fatigués. Confortés par ce lieu sécuritaire et paisible nous avons dormi comme des bienheureux. Au petit matin nous avons découvert, encore une fois, une température très fraîche (3°). Les bateaux et les quais étaient couverts de givre et un léger brouillard flottait au raz de la surface du fleuve. Brrr.!
Le petit déjeuner a été préparé avec frissons et
cela nous a pris un peu de temps pour nous réchauffer. Nous avons quitté le quai à 9H50. Après 4H1/2 de route nous avons du nous arrêter à la marina d'Englewood pour nous ravitailler en fuel.
Nous étions rentrés à marée basse et au quai le bateau reposait sur un fond de vase. Il n'y avait pas de danger mais Il nous a tout de même fallu attendre la marée montante pour repartir.
L'intensité nerveuse montait. Nous nous trouvions à quelques encablures de la grande ville, le premier centre financier du monde et le siège de l'O.N.U. depuis 1946. Déjà sous le pont Georges
Washington nous apercevions de grands buildings en scrutant l'horizon. Le temps sombre, couvert et humide dévalorisait le panorama. Et lorsque nous tournions notre regard sur les rives du fleuve
nous constations un contraste évident du mythe new yorkais : des maisons vétustes, des immeubles gris, sales, apparemment surpeuplés. Ces quartiers pauvres si près de New York, c'était très
étonnant, mais bien une réalité. Plus nous avancions, plus les immeubles s'élevaient, plus les espaces se réduisaient; les quartiers semblaient de plus en plus peuplés et serrés. Et les couleurs
? Décevantes par ce temps pluvieux et gris. Anne-Marie m'a fait la réflexion : "c'est ça New York ! Ce n'est pas beau. Je suis vraiment déçue". Nous n'étions pas encore dans le port.
(en jaune, le parcours effectué depuis Saint-Pierre)
Nous approchions de la position 40°41'30" Nord et 74°02'40" Ouest, en plein port de New York c'est-à-dire à 10m d'un des plus beaux symboles humains. A 16H30, le jeudi 14 octobre 1993
nous nous trouvions face à la Statue de la LIBERTÉ.
Le temps s'était un peu amélioré et nous avions pu ouvrir le toit du bateau pour admirer le chef-d'œuvre. J'ai explosé de
joie en criant « Nous voilà devant ce symbole qui nous est cher: la LIBERTÉ ».
« Je ne crois point, au sens philosophique du terme, à la liberté de l'homme. Chacun agit non seulement sous une contrainte extérieure, mais aussi d'après une nécessité intérieure. » (Albert Einstein, Comment Je Vois Le Monde)
La statue représente une femme drapée brandissant un flambeau dans la main droite. Nous étions face à quelque chose d'extraordinaire, de fabuleux. En fait nous avions passé New York city sans vraiment nous en rendre compte parce que nous étions si fascinés par la statue " la Liberté éclairant le monde". Il nous a même semblé que la torche s'était allumée pour nous recevoir. En fait la torche a été peinte avec une peinture d'une couleur spéciale qui crée cet effet lumineux.
Cette oeuvre, d'une idée de l'historien Edouard de Laboulaye, a été sculptée par Bartholdi. Terminée à Paris, la statue, offerte aux Etats Unis par la France, fut démontée et envoyée dans 210 caisses transportées par le navire "Isère". Elle a été érigée en 1886 (inaugurée le 28 octobre) sur l'île qui porte maintenant le nom de, île de la Liberté (anciennement île Bedloe). Colossale, elle mesure 91 m de la base à l'extrémité du flambeau et pèse 225 tonnes. C'est vraiment un monument magnifique. Il est le symbole de l'Amérique, pays des hommes libres mais également le symbole de l'amitié française. Nous vivions un moment de bonheur que nous devions mémoriser. Pour cela nous avons demandé à un plaisancier qui pêchait près de nous, de prendre une photo face à la statue. Sûr de notre photo souvenir, nous étions tout heureux. En réalité nous constaterons après le développement quelques jours plus tard, que le pêcheur n'avait pas pu cadrer la statue en même temps que le bateau. Nous n'apercevions que la base de la statue. La contemplation du monument a bien duré 20 minutes. Elle a même primé sur New York City qui, tout en étant une ville à grands gratte-ciel, nous paraissait sombre, sans intérêt. Pendant ce temps les remous occasionnés par les nombreuses embarcations qui tournaient autour de l'île nous ballottaient sérieusement. Il était temps de reprendre la route. Nous avons traversé le port (Upper Bay)où circulaient de nombreux bateaux de toutes tailles. Nous nous sommes dirigés vers Staten Island, île qui constitue un arrondissement (borough)de New York. Avant de longer la côte pour atteindre le lieu de mouillage appelé "Great Kills Harbour" nous avons passé sous un énorme pont construit en 1964 et qui porte le nom de ce célèbre explorateur italien "Verrazzano"*
En 1779 elle fut sabordée dans les passes du port de Savannah, afin d'en barrer l'entrée. Retrouvée des années plus tard, elle fut renflouée et puis ensuite reconstruite
.
Il nous a fallu une heure de route pour nous rendre au lieu de mouillage, là où nous avons apprécié un bon repos.
Great Kills harbour est un bassin naturel circulaire autour duquel se trouvent bien implantées 3 marinas privées. L'une pour les bateaux à moteurs, les deux autres mixtes
(bateaux à moteurs et voiliers). Outre les appontements, des bouées de mouillage appelées "moorings" sont installées dans tout le bassin. Quelques unes sont disponibles pour les bateaux de
passage. C'est d'ailleurs sur une de ces bouées que nous nous sommes amarrés. L'endroit représentait un excellent abri, de surcroît, gratuit. Parmi la trentaine de bateaux au mouillage dont de
nombreux voiliers, trois constituaient un domicile fixe pour l'équipage. Nous nous considérions bien installés malgré la bougeotte du "Wickie" contrarié par le vent et le
clapotis. Ainsi nous avions décidé de fêter copieusement notre arrivée à New York. Nous nous sommes donc préparés un bon repas que nous avons bien arrosé.
Le lendemain matin vers 10 heures nous avons rallié la terre à l'aide de l'annexe en passant par une des marinas
c'est-à-dire celle où nous avons été acceptés. Nous avons fait quelques courses et nous avons téléphoné aux enfants. De retour au bateau, j'ai pris mon gréement de pêche pour tenter de capturer
un de ces poissons qui frayaient dans le bassin. J'ai failli avoir du succés mais le poisson a lâché. La journée s'est terminée par des notes sur l'agenda et la consultation de documents sur les
marinas de New York en vue de nous y rendre le lendemain. Cependant le temps brumeux et pluvieux nous a fait renoncer à ce déplacement Nous sommes donc restés sur place toute la fin de semaine et
j'ai pu ainsi installer un flotteur sur la pompe de cale pour le démarrage automatique et m'adonner à nouveau à la pêche. Après plusieurs tentatives ce n'est que le dimanche qu'elle fut
fructueuse. J'ai pris une dizaine de poissons qui semble être de la famille du hareng. Nous avions décidé de goûter ce poisson et nous l'avons fait cuire dans du papier aluminium sur le petit
barbecue. Alors que nous nous apprétions à nous mettre à table, un propriétaire de voilier, habillé en combinaison de mécanicien et coiffé d'un chapeau mou, dans sa petite barque, ramait pour se
rendre à la marina. Passant près de nous, nous l'avons interpellé et interrogé sur ce poisson qui frayait dans le bassin. Il nous a appris que ce petit poisson servait de boëtte pour pêcher le
gros poisson en haute mer. Nicholas s'est présenté comme américain-suisse. Il parlait un peu le français. Nous voyant préparer ce poisson pour le repas et n'en ayant jamais mangé, il a exprimé le
désir de partager cette dégustation. Avec notre accord il est reparti faire ce qu'il avait à faire à la marina et il est revenu vingt minutes plus tard. A table dès la première bouchée, nous
avons constaté que ce poisson était effectivement comme le hareng, plein d'arêtes. La chair avait un goût médiocre. Notre convive américain, homme souriant et d'une grande affabilité, était
élégant, de taille moyenne, le visage ovale et buriné. Ses longues moustaches grisonnantes et ascendantes semblaient relier ses favoris. Il est ingénieur électrotechnique ayant suivi une
formation spécialisée en Suisse, pays originaire de ses parents maternels. C'était à ce moment là qu'il avait appris le français. Il appelait le poisson pêché "du banker". Cela pourrait être du
"gaspereau". Nicholas, c'est son prénom, nous a expliqué qu'il avait acheté sa goélette dans la baie de la Chesapeake suite à la perte totale d'un précédent voilier. Le drame s'était produit lors
d'une tempête en 1992. Il avait failli perdre la vie en voulant sauver son voilier qui s'engouffrait dans la plage de sable poussé par des déferlantes. Il avait du se résigner et regagner le
rivage grâce à un va et vient installé avec l'aide de ses amis. La tempête avait été si violente que la mer, en peu de temps, avait réduit en épave son voilier de 45 pieds qui était son domicile,
sa vie. La goélette qu'il possède maintenant est équipée d'un minimum d'accessoires. Il travaille dessus, au jour le jour, suivant ses moyens financiers, pour en refaire sa véritable demeure
flottante. Peut-être pour conjurer le sort, Nicholas a appelé sa goélette "Anathéma". Il avait même fondé son propre groupe dénommé du même nom et composé de copains. Le symbole était un petit
pavillon blanc triangulaire déchiré par le centre. Lorsqu'il nous en a parlé et qu'il a écrit sur notre livre d'hôtes en signant "Anathéma" nous nous sommes demandés s'il ne s'agissait pas d'une
secte. Mais la gentillesse et la lucidité de l'homme et ses manières nous avaient rassuré et nous étions conquis. Nous ne voyions pas en lui, un quelconque théoricien philosophique. Au cours de
la conversation il nous a parlé d'un belge français qui appartenait à son groupe et qui vivait dans sa goélette à quelques encablures de là. Nous apercevions d'ailleurs cette goélette, à
l'arrière de laquelle était inscrit : "Adèle, New York". Pour plaisanter et parce que Eric, francophile, ne rencontrait que très rarement des français, Nicholas nous a demandé qu'en quittant le
mouillage pour New York city, de passer près de "l'Adèle" et d'appeler Eric pour lui parler en français. Vous verrez! il croira rêver". C'est effectivement ce que nous avons tenté de faire le
lendemain à 7H30 au départ de Great Kills Harbour. Mais Eric ne s'est pas réveillé. Nicholas avait hissé un énorme drapeau américain pour nous saluer. A 10H le 18 octobre nous sommes entrés dans
la marina "Port Imperial" située dans le New Jersey, en face de New York City. S'installer dans une marina était plus sécuritaire d'autant que nous pouvions
prendre un ferry qui assurait la traversée de l'Hudson toutes les demi-heures. Munis d'une carte nous nous sommes rendus dans les rues de New York. Nous avons déambulé quelques
temps, impressionné par l'immensité des buildings mais également par l'importante circulation de voitures. Sur les trottoirs nous évitions ces gens pressés prêts à bousculer pour passer. Un peu
étourdis sur le moment par la première approche de cette fourmilière, nous avons repris nos esprits pour nous guider à l'aide de la carte. Nous avons alors constaté que l'orientation était
relativement facile car la ville est sillonné de rues et avenues parallèles, numérotées pour les avenues de 1 à 12 et pour les rues de la première à la deux cent seizième et même plus. La
première recherche sur la carte a été le Consulat de France pour acheter un drapeau français, le nôtre ayant été arraché à Amsterdam. J'avais récupéré la hampe et le drapeau américain à la porte
de l'écluse mais pas le drapeau français. Depuis nous en avons recherché là où nous étions passés mais en vain. Même au Consulat on n'a pas pu nous en fournir, c'était le comble. De là nous nous
sommes orientés vers l'Empire State Building (édifice impressionnant de 485 m de haut avec la tour télévision et radios). Il a été longtemps le plus haut gratte-ciel du monde
mais le World Trade Center (445m) située ici également l'a "détrôné".L'Empire State était le surnom de l'Etat de New York. Nous avons sillonné
les rues de la 34ème à la 59ème en passant par Madison Square Garden, "Abby Aldrich Rockfeller Sculpture garden", la "Plaza" mais également par
Broadway. Après quatre heures de marche les kilomètres s'accumulaient et la fatigue aussi. Nous nous sommes arrêtés pour manger un sandwitch sur un banc près du "Central
Park". Nous y avons admiré de superbes et en même temps de monstrueuses sculptures.
Au retour vers la station d'embarquement du ferry nous avons fait un peu de lèche-vitrines et cela valait le coup d'œil.
Tout est spectacle à New York (monuments, buildings, taxis, enseignes, policier à cheval, vitrines, les gens même suivant les accoutrements etc.). De retour à la marina à la
tombée de la nuit, nous avons mangé sur le pont arrière du Wickie. Des oies sauvages nous tenaient compagnie dans la marina le long d'un autre ponton. Nous les avons repérées alors qu'elles
cacardaient. Nous nous sommes dit : "tiens, quelques barnaches ont fait la même escale que nous, avant de poursuivre leur route vers le Sud". Grâce à la bonne orientation du bateau et le beau
temps le permettant, nous nous sommes offerts notre repas-spectacle avec en vedette New York et ses gratte-ciel illuminés dont les tours jumelles.. Les lumières, des voitures, des enseignes, des
bateaux, des avions et hélicoptères, scintillaient et donnaient une image très vivante, colorée et d'intenses activités. Sur ce superbe panorama, nous avons prolongé notre soirée sur le pont
arrière du bateau en discutant dans la bonne humeur.
New York City : la côte fut d'abord découverte par le navigateur italien Giovanni da Verrazano qui, au nom du roi
de France, recherchait la route de Chine puis par H.Hudson qui remonta la rivière qui porte son nom. Le début de la fondation de la ville s'est effectué sur la pointe sud de Manhattan en 1613 par
un hollandais Block qui y tenait un comptoir. En 1616 Peter Minuet, un autre colon hollandais, l'acheta aux Algonquins contre quelques verroteries et l'appela la "Neuw Amsterdam". C'est en 1664
lors de la conquête par les Anglais que la ville prit le nom de New York en l'honneur du Duc d'York ce membre de la famille Stuart, le futur Jacques II. La ville de New York, qui fait 45km de
long et presque autant de large, occupe 814 km2 et compte 7 330 000 habitants. Elle est devenue prospère et riche grâce aux canaux intérieurs mais aussi à son port qui se trouve dans la partie la
plus proche de l'Europe. Avec ses cinq circonscriptions la région métropolitaine de New York comprend plus de 18 000 000 d'habitants. C'est une Cité cosmopolite et sa population s'est
considérablement accrue au XIX et XXème siècle lorsque affluèrent les émigrés européens (Italiens, Russes, Allemands, Irlandais, Polonais etc...).Tout est gigantesque à New York : cinq aéroports,
1 500 km de quais aménagés, 2500 autobus, 600 tramways, 8500 km de routes, 138 bibliothèques municipales, 46 musées, 800 écoles élémentaires et d'immenses parcs. La zone urbaine a la première
place parmi les centres industriels du pays : c'est plus de 35 000 entreprises qui emploient plus d'un million de personnes.
Il nous était évidemment impossible de faire le tour de cette ville gigantesque mais pour profiter au maximum de notre escale nous sommes retournés marcher dans la ville le lendemain de 9 heures
à midi. La marina nous coûtait 64 dollars pour la nuit. C'était trop cher pour prolonger le séjour. Nous sommes donc repartis dans l'après-midi pour Great Kills Harbour où nous
devions d'ailleurs faire le point financier sur notre voyage. Comme il faisait très beau nous avons mieux apprécié la traversée dans le port que le jour de notre arrivée. New
York avait pris un autre aspect, une autre dimension. Avant de repasser (tiens le premier gratte-ciel construit à New York en 1902 s'appeler "Flat Iron building" qui
veut dire "Fer à repasser") donc avant de repasser devant la Statue de la Liberté nous avons remarqué un bel édifice gris et rouge d'un style château, sur l'île Ellis. Il
s'agissait du Musée National de l'Immigration fréquenté particulièrement par tous les américains qui désirent retracer l'arrivée de leurs ancêtres. C'est là que se tient également le service de
l'immigration. Un peu plus loin la Statue apparaissait éclairée par les rayons du soleil.
Du chenal de sortie du port nous distinguions parfaitement les buildings de Manhattan de hauteurs différentes qui ressemblaient, par leur architecture géométrique, à un assemblage de legos de couleur, rouille, gris, blanc et noir.
Durant la traversée nous avons pu distinguer les limites de l'île Manhattan séparée de Brooklyn par East River. Des ponts relient les deux districts. A 16h00 nous étions de retour à notre mouillage de Staten Island. Nous nous sommes mis à l'écriture, de mon côté sur le livre de bord et l'agenda et Anne-Marie sur les cartes postales. A 18H30 nous avons mangé. Entre temps le ciel s'était couvert et il commençait à pleuvoir. Une heure plus tard Nicholas, revêtu d'un ciré et coiffé d'un chapeau de sa fabrication venait nous inviter à souper à bord de l'Adèle. Nous n'avons pas osé lui dire que nous venions de manger. Cependant à cause du temps nous pensions avoir la bonne excuse pour ne pas bouger. Mais il a tellement insisté, nous avons cédé. Équipés de nos vestes de sauvetage nous sommes partis dans sa barque pour rejoindre "Adèle". Une fois embarqués dans cette goélette d'environ 50 pieds et équipée de vieux gréements, Nicholas nous a présenté Eric, le propriétaire. Il est lui aussi de taille moyenne mais plus enrobé que de Nicholas. Sur son visage rond se dessinent de bonne rides dont certaines camouflées par une large moustache poivre et sel. Eric nous rappelle Brassens. Nous apprendrons par la suite qu'il en est un fan. Celui-ci nous a invités à descendre à l'intérieur où nous avons découvert une table bien mise dans un espace réduit. Une bonne odeur de cuisine parfumait la cabine. Eric nous a souhaité la bienvenue et s'est excusé parce qu'il devait se remettre à la cuisine. Pendant ce temps Nicholas était resté à l'extérieur. Nous nous demandions ce qu'il y faisait. Tout à coup il est réapparu vêtu d'une veste blanche et un nœud papillon rouge autour du cou. Il faisait très maître d'hôtel d'autant qu'il tenait, d'une main de belles marguerites qu'il a délicatement offertes à Anne-Marie et de l'autre une bouteille de champagne pour le repas. Il nous a montré le motif imprimé sur sa veste. Il s'agissait des empruntes des pneus de sa jeep. Puis il nous a fait remarquer que l'étiquette de la bouteille de champagne confectionnée par lui-même, représentait au recto, l'avant de la jeep et au verso, l'arrière. Puis, en apothéose, il nous a décrit la fabrication de son chapeau qu'il avait réalisé avec un morceau de tuyau PVC pour le creux et une pièce de chambre à air pour le tour de tête. Décidément ce Nicholas est unique; un véritable artiste. Eric, qui avait enlevé son tablier nous a présenté le menu : champignons, mazarella et divers fromages, roast-beef avec spaghettis aux palourdes. Le service pouvait commencer. Devant nos assiettes bien remplies nous avons du faire l'effort de nous remettre à souper une deuxième fois. Cela n'a pas été une torture parce que le menu était excellent. Durant cet agréable moment nous avons fait plus ample connaissance avec la langue française à l'honneur. Le repas s'est terminé au champagne "jeep 1944" qui était en fait un véritable "Moët et Chandon".
Au cours de
la discussion Anne-Marie avait exprimé son étonnement de n'avoir pas pu trouver de boucherie lors de notre balade à New York. Nicholas ne fut pas surpris lorsqu'il a pris connaissance du parcours
que nous avions fait. Il nous proposa de servir de guide pour le lendemain. Eric, profitant de l'occasion, sa barque étant abîmée, nous a demandé de le prendre en passant pour qu'il débarque en
même temps que nous. 23H30, la soirée terminée nous avons regagné le "Wickie". Le lendemain au réveil nous avons constaté qu'il faisait un temps de chien (vent fort de Sud-est accompagné
d'averses de pluie). Nous hésitions à débarquer mais comme nous nous étions engagés à prendre Eric nous nous sommes décidés à partir. Nous nous sommes habillés de nos vestes de navigation et nous
avions chaussés nos bottes, parés à affronter le mauvais temps. Nous avons récupéré Eric et sa barque que nous avons remorquée jusqu'à la marina. Sur le quai, Nicholas nous attendait avec sa
Jeep. Véritable pièce de musée le véhicule décapoté avait conservé les couleurs originales (vert entaché de brun). Il n'y avait qu'un siège, celui du chauffeur; alors Nicholas nous a installés à
l'arrière deux grosses caisses de bois en guise de bancs. Lorsque nous sommes partis nous avions vraiment l'air d'un commando en mission chacun étant emmitouflé à un tel point que nous étions
sûrement méconnaissables. Les vitesses grinçaient et la jeep roulait parfois en saccades. Nous prenions un plaisir fou alors que la pluie tombait averse. A un carrefour, notre comportement étant
surement insolite, nous avons interpellé un couple B.C B.G qui circulait dans une belle "Lincoln". Le chauffeur a eu un moment d'hésitation avant d'amorcer le tournant; la passagère, elle, a
continué à nous observer avec étonnement. Nicholas nous a regardés et cela a été l'éclat de rire général. Nous effectuions vraiment une promenade folklorique. En tout cas Nicholas nous a conduit
à un centre d'achat pour que l'on puisse faire nos provisions. A 13H45 nous étions de retour à bord, encore sous l'effet des éclats de rire qui reprenaient facilement. Par contre, nous nous
sommes empressés de changer de vêtements parce nous étions trempés jusqu'aux os. Dans l'après-midi j'ai changé de mouillage, sur le conseil et l'aide de Nicholas. Pendant ce temps Anne-Marie
commençait à préparer le repas du souper en s'appliquant puisque nos deux amis Nicholas et Eric étaient nos invités. Le mauvais temps a duré toute la journée et c'est vers 20h00 sous une pluie
battante que nos amis sont arrivés. Anne-Marie a annoncé le menu : foie gras (venant de notre petite réserve) et tournedos sauce madère accompagné d'un Bordeaux acheté aux État Unis (Mouton
Cadet). Avant de se mettre à table Nicholas et Eric ont du enlever leurs imperméables ruisselant impossibles à mettre à sécher tellement l'atmosphère du bateau était humide. Personne n'a été
dérangé pour autant et nos invités avait une tenue de cérémonie : veste blanche et nœuds papillon mais en jean . Ils avaient beaucoup d'humour et cela nous plaisait. Tout au long du repas il a
été question de l'Archipel. Nous leur avons vanté les atouts de nos îles avec des illustrations des dépliants touristiques. Et au digestif, nous leur avons fait écouter le CD du groupe local
"Belle Rivière". Nicholas et Eric nous ont quitté à 23H30. Ils semblaient heureux. Comme il faisait très mauvais Nicholas a accompagné Eric jusqu'à "Adèle" avant de regagner "Anathéma". Nous les
avons aidés au mieux avec le projecteur. Pour nous, il restait avant de se coucher, à faire la plonge. Le lendemain, le temps ne s'était pas beaucoup amélioré. Cependant nous sommes descendus à
terre pour rejoindre Nicholas qui désirait nous montrer son atelier. Sa propriété était située près du bassin et il louait la maison principale. Par contre l'atelier y attenant, équipé pour tous
travaux (réparation de coque en fibre de verre et toile de voiles), lui servait également de logement quant il restait à terre. En ce moment il étudiait la possibilité d'utiliser un chauffage
avec récupération de l'eau de condensation. Il nous a fait une théorie sur le système qu'il expérimentait sur la goélette. Nicholas effectuait aussi des travaux de maintenance sur les voiliers se
trouvant dans les marinas. Peu argenté, il recherchait les moyens les plus économiques pour vivre sur sa goélette. En faisant le tour de son atelier nous avons constaté qu'il possédait un
outillage varié ainsi qu'une machine à coudre pour les voiles. Par surprise, comme un magicien, il nous a sorti des quelques morceaux de tissu qui se trouvaient sur l'établi, deux drapeaux de sa
confection: un français et un américain. Il avait pris bonne note de notre histoire de drapeau perdu et de l'impossibilité de se fournir ici. Nous étions heureux parce que nous tenions à notre
drapeau national. Nous avons ensuite quitté notre ami pour aller poster des cartes postales. De retour au bateau nous avons installé les drapeaux sur la hampe amovible que nous fixions à
l'arrière, à l'entrée et à la sortie des ports. Le vent et la pluie nous ont obligés à rester à l'intérieur. J'ai consulté la carte en préparation du prochain départ et j'ai noté les coordonnées
géographiques à porter dans le GPS. Comme nous serons sur l'océan, j'ai enregistré des waypoints jusqu'à Barnegat. Cela correspondait à un parcours de 62 miles nautiques. Pendant ce temps
Anne-Marie faisait le bilan financier à l'aide de ses relevés quotidiens. Ensemble ensuite, nous avons fait le point sur les comptes. Ceux-ci laissaient apparaître que les dépenses imprévues
s'étaient bien vite accumulées suite à la défaillance du Loran et du radar et à la panne mécanique survenue à Québec.
En définitive à cause des ennuis matériels et de la fluctuation du dollar (cd = 4,60 frs et US = 6 frs) notre moyenne mensuelle des dépenses était trop élevée. Nous avons décidé de
réajuster. Nous étions alors fixés sur nos comptes. Il était 19 heures, Anne-Marie s'est mise à la cuisine pour préparer le souper. Dehors, le vent de Sud-Ouest, accompagné d'averses de
pluie, soufflait à 25, 30 nœuds bousculant le "Wickie" dans tous les sens. Nous faisions presque la toupie sur notre bouée d'amarrage et nous dansions sur les vaguelettes. C'était incorfortable.
Au cours du repas qui fut léger nous avons fait le bilan moral de notre parcours d'environ 2000 miles nautiques. Nous avions, en fait, effectué la moitié de l'itinéraire prévu pour nous rendre à
St-Petersburg en Floride. L'analyse était positive parce que malgré les quelques difficultés rencontrées nous nous sentions capables de poursuivre. Anne-Marie qui savait, qu'à tout instant elle
pouvait renoncer, supportait très bien la vie à bord malgré l'exiguïté des lieux. Par ailleurs, le voyage nous permettait d'apprécier, les rencontres mais également la magie de la
télécommunication qui nous reliait par téléphone et en permanence avec la famille et les amis. Nous appelions en moyenne, deux à trois fois par semaine. Nous nous sommes aperçus de l'importance
de ce contact chaque fois que nous recherchions un téléphone au cours d'une escale. La famille était avec nous par ce biais mais aussi grâce aux photos qu'Anne-Marie avait accroché dans la
timonerie. A chaque port et pour leur permettre de suivre notre itinéraire, nous écrivions des cartes postales aux enfants et à notre petit-fils Maxime. Grâce à tout cela, Le moral restait bon et
l'aventure était toujours aussi excitante pour tous les deux. Fiers de ce bilan nous nous sommes embrassés tendrement comme deux amoureux qui repartaient pour une nouvelle aventure. Le lendemain
nous avons annulé notre départ en raison du vent fort d'Ouest. Grâce à cela, dans l'après-midi Eric nous a offert la bouteille vide de champagne sur laquelle étaient collées les étiquettes de la
jeep. A 19 heures, c'est Nicholas qui est venu à bord avec un plat de sauce : une sauce rouge, à base de betteraves. Il l'appelait la sauce de l'amour à mélanger aux spaghettis. Il nous a donc
demandé si il pouvait cuire des spaghettis à bord. Nous étions d'accord bien sûr. Lorsque la préparation fut terminée il nous l'a offerte en la baptisant : le menu des amoureux. Ce n'était
pas le top sur le plan gastronomique et le bateau bougeait
beaucoup. Anne-Marie était mal à l'aise. Mais le geste était si apprécié qu'elle a quand même fait l'effort de goûter. De mon côté, j'ai mangé mais je ne suis pas retourné au plat.. Nicholas ne
s'en est pas aperçu. Il était si fier de sa recette que nous ne voulions pas le décevoir. Après le repas il m'a montré comment mesurer l'intensité d'électricité de l'électrolyse sur différents
points mécaniques du bateau. Nicholas nous a quittés vers 22H30. La nuit a été plus sereine puisque le vent s'était calmé.
6ème épisode ... à venir
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